L’histoire de l’École française d’Extrême-Orient (EFEO) remonte à la création en 1898 d’une « Mission archéologique permanente en Indochine », sous la double impulsion des indianistes de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et du gouvernement général de l’Indochine. Les premiers voulaient encourager le séjour de chercheurs sur le terrain en Asie sur le modèle de ce qui se faisait déjà dans les Écoles françaises d’Athènes, de Rome et du Caire, le second souhaitait la fondation d’une institution qui puisse prendre en charge l’inventaire et la préservation du patrimoine culturel indochinois. Par un arrêté du 20 janvier 1900, la Mission archéologique prend le nom d’École française d’Extrême-Orient et elle reçoit ses premiers statuts par le décret présidentiel du 26 février 1901, qui marque sa véritable fondation.
En 1902, le siège de l’EFEO est installé à Hanoi, avec pour missions scientifiques l’histoire des civilisations asiatiques, l’exploration archéologique, la préservation de manuscrits, la conservation des monuments, l’inventaire ethnographique des groupes ethniques, l’étude du patrimoine linguistique, sur une aire géographique qui déborde largement les limites de l’Asie du Sud-Est, puisqu’elle s’étend déjà de l’Inde à la Chine, et jusqu’au Japon.
En appui à cette vaste ambition scientifique orchestrée par les orientalistes de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, une bibliothèque, un laboratoire photographique, une photothèque et un musée, devenu depuis Musée national d’Histoire du Vietnam, viennent rapidement compléter les installations du siège de l’EFEO à Hanoi. D’autres musées suivront : Da Nang, Saigon, Hué, Phnom Penh, Battambang, etc. En 1907, l’EFEO reçoit la charge de la Conservation du site monumental d’Angkor, qu’elle assumera jusqu’en 1975.
Cette première période de l’École reste marquée par des collaborateurs prestigieux qui comptent toujours parmi les grands noms de l’orientalisme de leur temps : Paul Pelliot (1878-1945), Henri Maspero (1883-1945), Paul Demiéville (1894-1979) en sinologie, Claude Eugène Maitre (1876-1925) et Noël Peri (1865-1922) en japonologie, Louis Finot (1864-1935) et George Cœdès (1886-1969) pour l’épigraphie indochinoise, Alfred Foucher (1865-1952) et Henri Parmentier (1871-1949) pour l’archéologie, Paul Mus (1902-1969) pour l’histoire des religions.
Le redéploiement en Asie
Après l’indépendance du Vietnam, du Cambodge et du Laos, s’ouvre une nouvelle période pour l’EFEO, fondée sur une volonté de coopération scientifique avec les nouveaux États indépendants.
Lorsque l’École quitte Hanoi en 1959, elle installe son siège à Paris, au Collège de France. Elle est alors placée sous la tutelle du ministère de l’Éducation nationale, conformément à sa vocation première. Des nouveaux statuts (décret 63-1341 du 23 septembre 1963) dotent l’institution de la personnalité civile et de l’autonomie financière, ce qui lui permet d’acquérir des biens immobiliers en son nom propre pour ses implantations en Asie. Si les directeurs d’études de l’École Pratique des Hautes Études avaient formé les rangs des principaux membres de l’EFEO depuis sa création, le nouveau décret stipule que les centres permanents sont mis à la disposition des directeurs d’études rattachés à trois sections de l’École Pratique des Hautes Études : la IVe section des sciences historiques et philologiques, la Ve section des sciences religieuses et la VIe section des sciences économiques et sociales, qui sera à l’origine de la création en 1975 de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales.
L’EFEO met cette période à profit pour élargir ses implantations et développer de nouvelles coopérations scientifiques. Installé à Jakarta dès 1938, l’épigraphiste Louis-Charles Damais (1911-1966) y fonde en 1952, grâce aux liens qu’il avait tissé avec les chercheurs indonésiens, un premier centre permanent. Depuis lors, le Centre EFEO de Jakarta accueille des spécialistes d’épigraphie religieuse et des archéologues. Il n’a cessé de développer ses activités, dans le cadre d’un accord de coopération avec le National Research and Innovation Agency (BRIN) et, plus récemment, avec le Indonesian Heritage Agency.
Trois ans plus tard, en 1955, un premier centre permanent est ouvert au sein de l’Institut français de Pondichéry, en Inde, par Jean Filliozat (1906-1982), pour y conduire des recherches sur la littérature sivaïte et sur l’histoire de l’art du sud du pays. Plus tard, en 1964, toujours à l’initiative de Filliozat, l’EFEO y acquiert ses propres locaux, et ouvre un centre à Pune, au sein du prestigieux Deccan College.
En 1968, le siège de l’EFEO est transféré à la Maison de l’Asie, où sont déposées ses archives et installées la bibliothèque et la photothèque. Cette même année, au Japon, l’Institut du Hôbôgirin réunit à Kyto des spécialistes des religions chinoises et japonaises autour d’Hubert Durt (1936-2018) et Anna Seidel (1938-1991), tandis que quelques années après, en 1976, un centre est ouvert à Chiang Mai, consacré au bouddhisme sud-est asiatique.
À cette période restent associés, parmi d’autres, les noms de Jean Filliozat, professeur au Collège de France et directeur de l’EFEO de 1956 à 1977, Niddodi Ramachandra Bhatt (1920-2009) et Françoise L’Hernault (1937-1999) pour l’indianisme, Claude Jacques (1929-2018) pour l’épigraphie khmère, Madeleine Giteau (1918-2005), pour l’histoire de l’art khmer, Rolf Stein (1911-1999) pour la sinologie et la tibétologie, Bernard Philippe Groslier (1926-1986) pour l’archéologie à Angkor, Pierre Pichard (1936-2024) pour la restauration patrimoniale en Thaïlande et en Birmanie, Charles Archaimbault (1921-2001) pour l’ethnologie du Laos, Maurice Durand (1914-1966) pour les études vietnamiennes, ainsi que de jeunes nouveaux membres comme François Bizot (né en 1940), Hubert Durt et Louis Gabaude (né en 1942) pour les études bouddhiques.
À partir de 1990, la fin des conflits et une relative stabilité politique en Asie du Sud-Est permet l’installation de cette nouvelle EFEO dans la péninsule indochinoise. Au Cambodge d’abord, en 1990, avec un centre à Siem Reap et la reprise de grands chantiers archéologiques à Angkor, dont celui du temple du Baphuon, mené sous la responsabilité de Pascal Royère (1965-2014), de 1995 à 2011. En 1991, l’École s’installe aussi à Phnom Penh, par le biais du Fonds d’édition des manuscrits du Cambodge (FEMC) – devenu en 2025 l’Institut pour l’étude et la conservation des manuscrits du Cambodge –, qui s’attache à la préservation du patrimoine des bibliothèques monastiques du Cambodge, dont une grande part avait été détruite ou dispersée pendant les années de conflit. En 2022, une convention entre l’EFEO et le Buddhist Digital Research Centre (BDRC) a rendu possible la mise en ligne de 220 000 clichés de manuscrits réalisés par le FEMC, désormais accessibles à la communauté scientifique.
Toujours en 1991, un centre est installé à Ventiane, au Laos, puis un autre à Hanoi, l’année suivante, où l’École dispose désormais d’un nouveau centre permanent au Vietnam, équipé d’une bibliothèque, où elle mène des travaux d’édition sur les corpus épigraphiques sino-vietnamien et cham, et des recherches en histoire moderne et en anthropologie. En 1996, enfin, l’EFEO est incitée à diriger l’atelier de restauration de la sculpture du musée national de Phnom Penh, une mission qu’elle financera pendant 27 années, jusqu’en 2023, pour former toute une génération de restaurateurs cambodgiens.
L’EFEO au XXIe siècle, une nouvelle institution de recherche scientifique en études asiatiques, sous la tutelle du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche
À partir des années 1990, les statuts et le fonctionnement de l’EFEO sont profondément remaniés, afin d’en faire l’institution de recherche en sciences humaines et sociales qu’elle est devenue aujourd’hui, bien insérée dans le dispositif de l’Enseignement supérieur et de la recherche (ESR). Un corps de maître de conférences et de directeur d’études permanents, commun à l’École Pratique des Hautes Études (EPHE) et à l’École Nationale des Chartes (ENC), est créé (décret 89-710 du 28 septembre 1989), avec la mise en place d’instances de recrutement et de gouvernance semblables à celles des autres institutions de l’ESR. Les enseignants-chercheurs de l’EFEO enseignent en France lorsqu’ils ne sont pas affectés en Asie, principalement à l’EPHE et à l’EHESS, qui demeurent ses partenaires historiques, où ils encadrent et forment une cinquantaine de doctorants chaque année.
Sous l’impulsion de Léon Vandermeersch (1928-2021), directeur de l’EFEO de 1989 à 1993, puis de Denys Lombard (1938-1998), directeur de 1993 à 1998, la modernisation des instances et de l’organisation de l’École va de pair avec un déploiement géographique sans précédent des implantations permanentes en Asie, établies sur la base de partenariats scientifiques avec des institutions locales de recherche. À côté des nouveaux centres permanents du Laos, du Cambodge et du Vietnam, l’EFEO ouvre les antennes de Kuala Lumpur (au ministère de la culture, puis au département des Musées et aujourd’hui à l’université de Malaya), de Hong Kong (à l’université chinoise de Hong Kong), de Taipei (à l’Academia Sinica), de Tōkyō (au Tōyō bunko), de Séoul (à l’Asiatic Research Institute) et un centre à Pékin, en partenariat avec l’Académie chinoise des sciences (CAS).
Depuis lors, l’EFEO a complété un réseau unique au monde de 18 centres de recherche dans une douzaine de pays d’Asie : ouverture en 2012 d’une antenne à Hô-Chi-Minh-ville ; acquisition en 2014 d’un centre permanent à Kyōto, aujourd’hui établi sur la base d’un partenariat avec l’université de Kyōto, et d’un autre avec la Scuola Italiana di Studi sull’Asia Orientale (ISEAS) qui est installée dans les locaux du centre ; la création en 2020 d’une antenne temporaire à Champassak au Laos, en partenariat avec l’Office de Vat Phu (WHSO) ; établissement en 2025 du Fudan-EFEO Centre for Humanities (FECH), un centre permanent établi au sein de la prestigieuse université Fudan de Shanghai.
Ces dernières années, le décret du 10 février 2011 relatif aux Écoles françaises à l’étranger a redéfini les procédures de gouvernance des cinq Écoles françaises (École française d’Athènes, École française de Rome, Institut français d’archéologie du Caire, École française d’Extrême-Orient, Casa de Velasquez) et institué le Réseau des Écoles françaises à l’étranger (ResEFE), qui exerce des missions générales de réflexion, d’impulsion et de suivi des politiques communes élaborées par les Écoles.
Depuis 2016, l’EFEO est associée à l’Université Paris Sciences et Lettres (décret 2016-25 du 18 janvier 2016), dont elle est aujourd’hui l’un des établissements partenaires.
Tout au long de son histoire, l’EFEO a maintenu des liens étroits avec l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, qui statue sur le recrutement de ses enseignants-chercheurs et établit chaque année un rapport sur les recherches qui y sont menées. L’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres et l’Académie des Sciences Morales et Politiques sont représentées dans les conseils de l’EFEO.
Au-delà de ses implantations sur le continent asiatique et de la transformation profonde de ses statuts et de son organisation, l’EFEO a abordé le XXIe siècle en intégrant résolument les apports des nouveaux outils technologiques, notamment en archéologie. Dans ce domaine, les vastes campagnes de relevés Lidar, réalisées au Cambodge, au Laos ou en Indonésie, et le traitement des données au sein d’un laboratoire de géospatiale installé au siège parisien, permettent l’exploration systématique des traces des sociétés anciennes décelables dans la topographie et dans l’occupation des sols, en vue de comprendre l’évolution sur le temps long des changements sociaux et environnementaux.
Travaillant dans le cadre de la coopération internationale asiatique, mais aussi européenne, et grâce à de nouvelles méthodes intégrant les apports de technologies innovantes, de nouveaux questionnements et un élargissement vers le monde contemporain, l’École française d’Extrême-Orient permet à la recherche française en sciences humaines et sociales de rayonner à travers le monde, dans une Asie en pleine mutation qui réunit aujourd’hui plus de la moitié de l’humanité.
Dernière modification : 25 février 2026