Hubert Durt (1936-2018)

Hubert Durt nous a quittés le 15 septembre 2018. Il a, durant plus d’un demi-siècle, été l’une des figures des études bouddhiques et, au-delà, des relations intellectuelles entre la France et le Japon. 

Né en 1936 à Uccle en Belgique, Hubert Durt fut d'abord formé aux humanités gréco-latines, à l’archéologie et à l’histoire de l’art occidental. Il obtint une licence en philologie classique à l’université de Louvain (1958), puis un diplôme de langue japonaise à l’université de Gand (1960). Sans doute, cette double formation d’humaniste classique et de spécialiste d’études asiatiques – en l’occurrence du bouddhisme –est-elle à l’origine de son inlassable curiosité qui lui permit d’acquérir une érudition qu’il portait avec légèreté et humour, modestie et cordialité. De ces années de formation il faut retenir que si l’histoire de l’art amena Hubert Durt à s’intéresser au bouddhisme, c’est son admiration pour l’art bouddhique qui le conduisit à la philologie et l’étude des langues classiques de l’Inde de l’Extrême-Orient.

Hubert Durt fut l’élève de l’illustre savant Mgr Étienne Lamotte, auquel il voua toujours une immense admiration et qui fut son principal mentor. Son premier séjour au Japon, après l’obtention d’une bourse du gouvernement belge se déroule aux universités de Kyōto et de Tōkyō entre avril 1960 et mars 1963. Kyōto, l’ancienne capitale, exerça immédiatement sur lui une fascination qui correspondait à son goût pour l’histoire de l’art et à son intérêt pour le bouddhisme. Il arriva au Japon comme s’il avait lui-même suivi les routes et les traces du Bouddha en passant par l’Iran, le Pakistan, l’Inde et Sri Lanka. 

En février 1964 il devient l’assistant d’Étienne Lamotte à l’Institut orientaliste de l’université de Louvain et enseigne en même temps la langue japonaise ; il est également collaborateur aux Musées royaux d’Art et d’Histoire de Bruxelles et travaille comme bibliothécaire et secrétaire des publications de l’Institut belge des hautes études chinoises. Il revient au Japon en décembre 1965 où, contractuel à la Maison franco-japonaise de Tōkyō, il travaille jusqu’en décembre 1969 pour le Centre de Kyōto de l’École française d’Extrême-Orient – dont la principale activité est alors la rédaction du Hôbôgirin – encyclopédie de la terminologie bouddhique sino-japonaise entreprise en 1926 à Tōkyō puis continuée à partir de 1961 à Kyōto – pour laquelle il rédigera une vingtaine d’articles dont plusieurs constituent de courtes monographies. En janvier 1970, il est nommé membre de l’École française d’Extrême-Orient et affecté au Centre de Kyōto. En juin de la même année, il obtient un doctorat en philologie et histoire orientales de l’université de Louvain pour sa thèse intitulée La version chinoise de l’Introduction historique de la Samantapāsādikā : traduction du chapitre introductif du Chan Kien Liu P’i-P’o-Cha et notes sur les rapports entre ce texte et la tradition pāli concernant l’histoire du bouddhisme ancien en Inde et à Ceylan. En collaboration étroite et harmonieuse avec la grande sinologue Anna Seidel (1938-1991), qui avait intégré l’École française d’Extrême-Orient un an auparavant, en 1969, il allait, parallèlement à son activité scientifique, contribuer à faire du centre de Kyōto l’un des hauts lieux de la recherche sur le bouddhisme et les religions de l’Asie. La liste des spécialistes d’études sur l’Asie orientale et le bouddhisme que le centre a accueilli et formé est impressionnante. Le Centre de Kyōto se situait alors dans l’un des temples séparés du grand monastère zen du Shōkoku-ji qui, deux siècles plus tôt, avait déjà été l’un des lieux privilégiés où se rencontraient moines, artistes et lettrés à Kyōto. 

En 1985 paraît le premier numéro du périodique Cahiers d’Extrême-Asie, consacré aux relations entre les religions et la société en Asie orientale (Chine, Japon, Corée, Tibet). Hubert Durt seconde Anna Seidel dans le travail de rédaction. Il devient rédacteur en chef en 1991 à la suite de la mort prématurée d’Anna Seidel. Cinq années plus tard, en avril 1996, il est nommé professeur à l’International College for Advanced Buddhist Studies de Tōkyō l’année de sa fondation par Hirakawa Akira (1915-2002) l’une des grandes figures des études bouddhiques japonaises. Le nombre de fonctions qu’Hubert Durt a occupé avec une égale compétence sans jamais ménager son temps ni ses forces est très important : ainsi membre associé de l'Istituto per il Medio ed Estremo Oriente (IsMEO), membre du comité de direction de l'International Association for Buddhist Studies, président en 1997 du comité directeur du Lumbini International Research Institute au Népal. 

À l’extrême fin des années 1980, Hubert Durt donnait à l’Institut national des Langues et Civilisations orientales (INALCO) une conférence sur l’Inde du Bouddha telle qu’elle apparaissait dans les récits d’un célèbre recueil japonais médiéval d’anecdotes : les Histoires qui sont maintenant du passé dont les extraits traduits par Bernard Frank (1927-1996), l’introduction et l’annotation forment nous avaient attiré, après Lafcadio Hearn, vers les études japonaises. Un hasard heureux autant qu’inexpliqué fit qu’en l’espace d’une même année il fut donné à l’auteur de ces lignes de rencontrer ces deux grands orientalistes dont les leçons s’avérèrent déterminantes. 

En mars 2001, Hubert Durt prend sa retraite de l’École française d’Extrême-Orient mais il continua à manifester un attachement indéfectible à celle-ci. Il devient vice-président de l’International College for Advanced Buddhist Studies. 

À partir de Kyōto et vers tous les horizons du monde, Hubert Durt a su rassembler et unir autour de lui chercheurs et amis de tous âges et de toute condition, sensibles à son urbanité et charmés par la grâce sans égale de sa conversation et servir avec dévouement et passion l’École française d’Extrême-Orient. Les études bouddhiques furent pour lui un domaine de recherche presque naturel. Elles requièrent des connaissances profondes dans un grand nombre de domaines allant de la philologie à la littérature classique, de l’histoire de l’art à l’anthropologie, mais également un désir d’aller à la rencontre d’une véritable mosaïque de cultures, depuis l’Inde qui vit naître le bouddhisme jusqu’au Japon, en passant par la Chine, la Corée, l’Asie centrale, le Tibet sans oublier l’Europe ou les États-Unis. 

Ayant été nommé à l’École française d’Extrême-Orient en 2000 puis affecté à Kyōto en mars 2001, ce fut un privilège pour nous, durant plus de six années, de bénéficier des conseils d’Hubert Durt et de cultiver en sa compagnie cet art de la conversation qu’il pratiquait avec un inégalé bonheur. Chaque rencontre devenait l’occasion d’entrevoir des horizons nouveaux, des pistes inexplorées, des rapprochements inédits. Mélomane et pacifiste, comme son cher Romain Rolland Hubert Durt fut aussi un homme d’engagements. Ainsi celui qu’il partageait avec sa femme, la vitrailliste Michiyo Durt-Morimoto, pour la défense du patrimoine – celui, toujours menacé, de l’architecture des maisons traditionnelles japonaises – mais également française, comme à l’église de Saint-Hilaire-La-Combe à Curemonte, dont les vitraux ont été offerts par Michiyo Durt-Morimoto, en ce village où sur les lignes de crête de l’extrémité méridionale de la Corrèze il aimait, entouré de collègues et d’amis, oublier un temps toujours trop compté les rigueurs de l’été japonais et les menaces croissantes qui pèsent sur la beauté du monde – en ces hauts lieux comme dans ses recès les plus simples– toujours soumise aux imprévisibles caprices de la nature, aux inexorables destructions du temps et à la constante incurie des hommes. Autant que ses recherches qui continuent d’inspirer les jeunes chercheurs, la personnalité unique d’Hubert Durt, par son dévouement, son sens de la loyauté, sa fidélité en amitié manqueront aux siens et à l’École française d’Extrême-Orient dont il a incarné à la perfection les idéaux de recherche et d’échanges entre les disciplines ayant trait aux civilisations de l’Asie et entre les femmes et les hommes qui s’y consacrent depuis l’Inde jusqu’au Japon. 

Nos pensées vont à sa femme Michiyo, à sa fille Sara, à son fils Ali ainsi qu’à tous ses proches.

 

François Lachaud