Ian Glover (1934-2018)

Ian Glover lors de la 13e conférence de l’EurASEAA à Berlin en 2010

Ian C. Glover est décédé en Sicile, le 23 avril 2018, l’année de ses 84 ans. L’archéologie de l’Asie du Sud-Est perd l’un de ses maîtres les plus respectés, et pour beaucoup d’entre nous, c’est un ami fidèle qui nous quitte. 

Ian Glover était né au Royaume-Uni, mais avait fait ses études en Australie, à l’University of Sydney et à l’Australian National University de Canberra. Ses premières recherches sur la préhistoire de l’Asie du Sud-Est avaient été effectuées à la fin des années 1960 à Timor (encore possession portugaise), à l’époque où l’équipe d’anthropologues de Louis Berthe travaillait sur un terrain voisin, et c’est de là que datent ses premiers contacts avec les chercheurs français. Il avait ensuite fouillé dans les années 1970 les sites à microlithes des grottes d’Ulu Leang et de Leang Burung à Sulawesi Sud. 

Affecté en 1970 à l’Institute of Archaeology de l’University College de Londres, sur une des rares chaires consacrées en Europe à l’archéologie de l’Asie du Sud-Est, il y avait largement contribué à former nombre d’archéologues occidentaux et asiatiques aujourd’hui en activité. Il avait dans les années 1980 changé de terrain et de période, en se consacrant désormais à la préhistoire tardive de la péninsule Indochinoise, sur le site funéraire de Ban Don Ta Phet, en Thaïlande. C’est sur la base de ces fouilles — qui avaient livré nombre d’artefacts qui marquaient sans ambiguïté l’intégration du site dans un réseau d’échanges avec l’Inde — que Ian Glover publia en 1990 un petit livre sur l’intégration de ces réseaux sud-est asiatiques à l’économie-monde. Ces réflexions pionnières allaient profondément réorienter bien des recherches archéologiques en Asie du Sud-Est. À sa suite, nombre d’équipes ont dès lors concentré leurs recherches sur la préhistoire tardive et la protohistoire de la façade maritime de l’Asie du Sud-Est côtière, ce qui a permis de mieux comprendre et de redéfinir pour la région le long processus d’interaction avec l’Inde qui a précédé ce qu’il est convenu de nommer son « indianisation », et la période cruciale de formation de ses premiers États. 

Avec le préhistorien danois Per Sørensen, Ian Glover avait en 1986 fondé l’European Association of Southeast Asian Archaeologists et organisé à Londres sa première conférence internationale. L’EurASEAA est aujourd’hui encore l’un des deux plus importants forums pour l’archéologie de l’Asie du Sud-Est. Seize autres conférences ont depuis été organisées en Europe (à quatre reprises en France, dont la quinzième et avant-dernière en 2015). Ian Glover avait contribué à l’édition de plusieurs des volumes issus de ces conférences.

Ian Glover avait pris une retraite anticipée en 1996 (sous la pression du gouvernement Thatcher, comme beaucoup de ses collègues britanniques), avec le titre d’Emeritus Reader in Southeast Asian Archaeology. Si sa chaire n’a pas depuis été renouvelée, il n’en avait pas pour autant, loin de là, cessé ses activités de terrain, d’enseignement et de conseil, dans l’Asie tout entière. Il avait ainsi accompagné de près, à titre personnel, les travaux de Mariko Yamagata et de Nguyên Kim Dung sur les divers sites de la région de Tra Kiêu, près de l’ancienne capitale du Champa. C’est à cette occasion qu’il avait effectué dans les archives de l’EFEO des recherches sur les rapports inédits des fouilles menées dans les années 1930 par Jean-Yves Claeys sur ce même site ; il avait aussi retrouvé chez ses descendants les originaux des films que ce dernier avait tournés en Asie du Sud-Est avant la Seconde Guerre mondiale (et dont l’EFEO possède désormais des copies digitales). Sur la base de documents conservés dans les archives de l’EFEO, il avait aussi écrit des articles importants sur les développements de l’archéologie de la période coloniale au Vietnam. 

Au-delà de son enseignement à Londres, toujours généreux de son savoir, de son temps et de son énergie, avec une empathie et une qualité d’écoute sans pareilles, Ian Glover avait soutenu jusqu’à ces derniers temps de ses encouragements et de son expérience bien des archéologues de toutes nationalités. Il avait ainsi participé en France aux jurys de thèse de Bérénice Bellina (CNRS) et à celui d’HDR de Pierre-Yves Manguin (EFEO). 

Ian Glover laisse enfin une œuvre écrite remarquable, qui témoigne de la grande diversité de ses recherches, entre Inde, Asie du Sud-Est et mer de Chine, de l’étude des microlithes à celle de la poterie et des bronzes anciens, des origines du riz aux liens entre préhistoire et histoire1. Le livre d’hommage que ses collègues et étudiants lui avaient offert en 2010 témoigne de ses multiples centres d’intérêt et des nombreuses amitiés qu’il avait suscitées dans notre milieu2.

Pierre-Yves Manguin

 

1 Un curriculum vitae complet, suivi d’une bibliographie mise à jour en 2013 est disponible sur https://ucl.academia.edu/IanGlover/CurriculumVitae.

2 Bérénice Bellina, , Elizabeth A. Bacus, Thomas Oliver Pryce, et al. (Ed.), 2010, 50 Years of Archaeology in Southeast Asia: Essays in Honour of Ian Glover. Bangkok: River Books.