Siem Reap
Cambodge
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Responsable : Eric Bourdonneau

EFEO Angkor

Eric Bourdonneau
Maître de conférences de l'École française d'Extrême-Orient

Phum Boeng Daun Pa, Slorkram, Siem Reap
PO BOX 93300, Siem Reap, Cambodia
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PRÉSENTATION
Le Baphuon
05 JUILLET 11
Histoire du monument
C'est au début du XXe siècle et la création de la Conservation des Monuments d'Angkor, pour que le temple Baphuon, à l'image de l'ensemble du parc d'Angkor, s'extirpe lentement de sa gangue végétale. Certes, dès la seconde moitié du XIXe siècle les ruines d'Angkor, puisque c'est ainsi qu'on les dénomme alors, sont offertes aux visiteurs étrangers et, entre autres, aux premières missions exploratrices occidentales. Mais le dégagement systématique n'est pas encore à l'ordre du jour, les explorateurs se contentant de localiser, décrire, et finalement inventorier ce fabuleux patrimoine qui, au-delà d'Angkor, parsème la totalité du pays.
Dès janvier 1908, les travaux de débroussaillement offre donc à J.Commaille l'opportunité de mettre au jour les principales lignes architecturales du Baphuon et, fait nouveau, de signaler l'existence du Bouddha de pierre allongé sur les soubassements de la face Ouest. Si la découverte est importante, elle ne fait pas encore l'unanimité dans ce nouveau monde des études angkoriennes.
Lentement, le Baphuon se découvre au conservateur, au prix d'un effort quotidien qui révèle bien des surprises. En 1912, J.Comaille dégage les bas-reliefs intérieurs des pavillons axiaux du second étage. Les cours étroites coincées entre la galerie pourtournante et les imposants soubassements du troisième étage sont encombrées de gravats qui, après enlèvement, dévoilent des scènes sculptées en tableautins superposés illustrant des moments forts du Mahâbharâta. Le caractère unique de cet ensemble n'échappe pas au conservateur qui envisage sans tarder la réalisation d'une couverture photographique afin de soumettre ces décors aux spéculations des savants orientalistes.
Les années qui vont suivre seront entièrement consacrées à la protection des 3 étages dégagés. Les interventions s'organisent en fonction de l'alternance des saisons sèches et humides et visent à retrouver les écoulements des eaux de pluies tels qu'ils avaient été conçus au XIe siècle. La stabilisation des galeries et des gopura est également engagée, grâce à la pose d'étaiements qu'H.Marchal généralisera à l'ensemble des monuments du parc d'Angkor. Pas une seule baie, pas une seule porte du Baphuon ne sera oubliée, de sorte qu'un semblant d'architecture sera malgré tout maintenu sur une ossature pourtant très affaiblie.
En 1917, l'avancement des travaux sur la pyramide offre au conservateur l'opportunité de porter ses efforts sur les aménagements de l'enceinte de domaine du temple. Élément essentiel de la composition du temple, sa configuration est pour le moins curieuse, notamment par son étroitesse quelque peu disproportionnée par rapport à la pyramide. Il faudra plusieurs mois de travail pour parvenir à dégager le tout, et esquisser les contours des quelques structures contemporaines du temple.
Toujours dans le sillage des grands travaux de dégagement, les investigations archéologiques suivent leur cours pour fructifier au rythme des saisons de fouilles.

L'ACCELERATION DE LA RUINE
Alors que les archéologues cernent de mieux en mieux les contours de l'histoire du temple, les progrès des dégagements accomplis renforcent les convictions des conservateurs sur les graves dangers qui menacent le Baphuon. À partir de 1943, le monument ne cesse de manifester des signes inquiétants de ruine qui augurent mal de l'avenir. Se révèle ici l'étendue du problème - encore d'actualité de nos jours - posé par cette osmose si particulière à Angkor entre la forêt et l'architecture. Avec une vigueur tenace, les racines des arbres déstructurent les fondations, s'insinuent dans les maçonneries et les disloquent, entraînant des déversements irrémédiables. Paradoxalement, la fin des dégagements au Baphuon montre que la suppression du couvert végétal expose encore plus durement le temple aux pluies de mousson et à leurs conséquences ravageuses. Le point d'équilibre pour la cohabitation entre ces deux mondes végétal et minéral est encore de nos jours un sujet de discussion sans fin...
Au Baphuon, cet équilibre est rompu dès 1943 avec le terrifiant éboulement de la face Nord. Un énorme glissement de terrain entraîne l'angle Nord-Est des deux étages supérieurs soit 20 m de hauteur de façade qui s'effondrent sur la plateforme du premier étage. Il faudra 6 longues années pour parvenir à stabiliser la brèche ainsi ouverte, à grand renforts de fascines de bois, de protections en feuilles de palmes, de gradins en latérite, de butées en béton. L'instabilité devient générale et aboutit à un second effondrement en 1949, qui emporte une partie de l'aile Sud de la façade Est. H.Marchal entreprend alors la première ébauche d'une anastylose en remontant ces maçonneries afin de conserver son aspect à la façade principale du temple. Mais la fin des problèmes n'est pas pour demain : en 1952, quelques mois seulement après la fin des remontages, la façade restaurée ne résiste pas aux poussées du remblai et s'effondre sur la galerie du second étage quelques 10 m plus bas.
Pour autant qu'il mine les efforts consentis par la Conservation des Monuments d'Angkor depuis des années, ce dernier sinistre va cependant initier une inflexion dans les méthodes de travail. Dans les mois qui suivent, les notes du conservateur signalent que le sauvetage du Baphuon ne peut être un succès qu'au prix de la construction de renforts sur les trois gradins qui devront être conçus comme des corsets enserrant le remblai. En filigrane, ces propos accréditent l'hypothèse d'une anastylose générale du temple, seule arme pour enrayer la disparition de ce fleuron du XIe siècle. Cette grande entreprise sera progressivement mise en place par H.Marchal et J.Laur durant les années 1950 puis, suite à une restructuration de la Conservation des Monuments d'Angkor, prendra toute sa dimension à dater de 1960.

1960 - 1971, LE PROJET DE SAUVETAGE
Le Baphuon va alors devenir le projet de restauration le plus ambitieux jamais engagé par la Conservation d'Angkor. Dès 1960, B.Ph.Groslier dote l'établissement d'architectes, d'ingénieurs de compagnons tailleurs de pierre, et pose les bases d'un grand programme influencé par les réflexions pragmatiques de ses prédécesseurs immédiats. Le sauvetage passe par la mise en œuvre d'une solution technique qui évolue de la conservation retenue vers la restauration complète d'un édifice. Pour cela, chaque soubassement doit être consolidé par des voiles soutènements en béton armé équipés d'un réseau drainant. En juin 1970, trois des quatre façades sont entièrement déposées sur toute la hauteur du monument, et des dizaines de milliers de pierres sculptées sont provisoirement entreposées sur quelques 10 hectares de forêt autour de la pyramide. Le premier étage est restauré, ainsi qu'une petite partie du second étage sur la face Est. Le chantier bat son plein malgré les débuts d'une guerre civile qui lentement s'est rapprochée de Siem Reap. Tout basculera en une nuit, durant laquelle les troupes communistes envahiront le parc et, au terme d'âpres combats, bloqueront son accès depuis la petite ville de Siem Reap.
Le Baphuon entre à son tour dans le drame cambodgien qui s'inscrira parmi les pages les plus noires de son histoire. Après négociations B.Ph.Groslier obtiendra un laissez-passer qui lui permettra, avec ses collaborateurs, de traverser les lignes de front pour approvisionner les chantiers restant dans l'urgence.
Il faudra un peu plus d'une année pour lui construire le sarcophage de latérite conçu par le conservateur afin de préserver les remblais des assauts du temps et des hommes. Fin 1971, il se voit signifier l'interdiction de poursuivre les chantiers à Angkor. Le chantier doit être fermé, 300 000 pierres sont laissées à terre et vont de nouveau être englouties par la forêt. Une nouvelle fois, le silence s'installe sur le Baphuon, tandis que le pays tout entier sombre dans l'agonie.

LA RENAISSANCE
Le début des années 1990 est porteur d'espoir au Cambodge. Suite à la signature des accords de Paris, la population espère en une paix enfin palpable. À Angkor, les premières missions de reconnaissance de l'EFEO ont lieu dès 1989 et visent à épauler le pays pour dresser un état de son patrimoine. Dans la foulée des procédures d'inscription d'Angkor sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO, la conférence internationale de Tokyo verra naître le Comité International de Coordination pour la Sauvegarde d'Angkor. Dans un tel contexte, les liens de la France avec le Cambodge et ceux de l'EFEO avec Angkor sont encore très forts et placent donc cette institution au premier plan d‘un vaste processus de coopération internationale.
Sur le terrain, le Baphuon n'est plus qu'une énorme butte de terre couverte de broussailles et d'herbes folles. Le dépôt de pierres sculptées est englouti par la forêt, et partiellement désorganisé par la troupe militaire cantonnée sur le temple. Sur la face Nord, les soubassements épargnés par l'effondrement de 1943 n'ont résisté que peu de temps après le début des hostilités. Les second et troisième étage de l'aile Ouest ont, à leurs tours, été endommagés par un spectaculaire glissement de terrain et la totalité des archives du chantier déposées dans les locaux de l'EFEO à Phnom Penh a été détruite lors des pillages qui ont suivi la prise de pouvoir des khmers rouges à Phnom Penh en avril 1975.
J.Dumarçay, dernier architecte français aux côtés de B.PH.Groslier sur le monument, étudie dès 1990 la faisabilité d'une reprise des travaux. À force de persévérance, les espoirs finiront par être comblés. C'est donc par un matin ensoleillé de février 1995, au cours d'une belle cérémonie qui renouait de façon lointaine avec les traditions angkoriennes, que Sa Majesté le Roi-Père Norodom Sihanouk inaugure la reprise des travaux sur le Baphuon. Avec l'appui du Ministère des Affaires Etrangères du gouvernement français, l'EFEO s'engage dans une nouvelle aventure pour remonter les différentes pièces de ce qui est devenu un gigantesque puzzle.
La tâche à accomplir est immense, et aux conditions déjà évoquées s'ajoute la disparition d'une partie des ouvriers et, avec eux, de tous les métiers indispensables à l'accomplissement d'un tel chantier. En quelques mois, toutes les pistes possibles sont parcourues pour élaborer une méthodologie permettant de réaliser l'inventaire du dépôt de pierres sculptées, et répondre à une question qui peut se résumer de la façon suivante : comment assembler un puzzle de 300 000 pièces dont le modèle a disparu ?
La face Ouest, laissée en l'état par B.Ph.Groslier, offre un aperçu de l'ensemble des soubassements, des structures et des décors qui animaient les trois niveaux de la pyramide. Par chance, la rigueur des maîtres-d'œuvres angkoriens et la fidélité qu'ils témoignaient aux principes de symétrie et d'homothétie va permettre de préfigurer la nature et l'ordonnancement des décors à rechercher. Après de longues séances d'assemblage au sol, la clé permettant de résoudre le problème est finalement trouvée. Grâce au support d'un jeu de photographies de l'EFEO et quelques dessins miraculeusement épargnés de l'autodafé général d'avril 1975, il devient possible de retrouver la position précise de chacune des pierres abandonnées dans la forêt.
Ainsi, il aura fallu arpenter les 10 hectares du dépôt lapidaire durant de longues années pour parvenir à esquisser une préfiguration graphique des possibilités de restauration du monument. Ce sont de longues années durant lesquelles l'essentiel du travail sera consacré par les uns à l'inventaire des pierres disponibles et à leur localisation dans l'espace du temple, tandis que les autres s'attacheront à stabiliser les gradins de sable de la pyramide. C'est au cours de ces longues années que sera fixé le parti architectural de restauration définitif du temple, privilégiant la mémoire des différentes interventions au cours des siècles au détriment d'une restitution du temple idéal tel qu'il devait être au XIe siècle. La fin du chantier a été célébrée le 3 juillet 2011 en présence de Sa Majesté le Roi Norodom Sihamoni et du Premier ministre français Monsieur François Fillon.

Quelques éléments du projet
1) Un projet archéologique complexe
Depuis 1995, le Baphuon a fait l'objet d'un important programme de restauration, dont la maîtrise d'œuvre a été confiée à l'Ecole française d'Extrême-Orient, sur la bas d'un co-financement regroupant le Ministère des Affaires Etrangères et européennes, le ministère de la Culture et de la communication, l'Ecole française d‘Extrême-Orient, et conduit en partenariat avec l'Autorité Nationale APSARA. Ce projet a vu le jour dans le cadre de l'action internationale pour la sauvegarde d'Angkor, fédérée par le Comité International de Coordination pour la sauvegarde d'Angkor.


  • Historique du projet
    L'histoire de ce projet remonte au début du XXe siècle. Des équipes sont alors constituées en 1908 pour enrayer le développement de la végétation qui altère la lecture des principaux volumes et décors du temple et en affaiblit les structures. Ces travaux sont complétés par la construction de drainages provisoires, dans le but de diminuer les risques d'infiltration au cœur des remblais. En 1943, alors que jusque-là le monument se signalait régulièrement par des désordres très localisés et de faible ampleur, c'est la moitié orientale de la face nord du second et du troisième étage qui s'effondre sur la plate-forme du premier niveau. Le glissement de terrain emporte avec lui l'ensemble des maçonneries des soubassements des deux étages considérés. Trois ans plus tard, alors qu'on s'affaire encore à la consolidation de cette zone sinistrée, des désordres du même type surviennent sur les murs supérieurs du troisième étage contenant les remblais au sud de l'escalier  oriental.
    À partir de 1960, ce chantier deviendra la plus importante entreprise de sauvetage archéologique conduite par l'EFEO et la Conservation des Monuments d'Angkor. L'objectif est alors de réaliser l'anastylose complète de l'édifice, en le consolidant par l'intégration de structures en béton armé. Les travaux dureront 10 ans, jusqu'en 1970, date à laquelle les événements politiques forceront le conservateur à interrompre les opérations en cours pour n'entreprendre que des mesures de protection provisoires.

  • La reprise des travaux en 1995
    Le chantier n'a pu reprendre qu'en février 1995 et vient de s'achever en avril 2011. Du point de vue du parti architectural, les options définies au cours des années 1960 ont été maintenues, en intégrant la conservation de la statue du Bouddha gisant sur la façade Ouest du temple. Les travaux ont par contre été fortement perturbés par la disparition des archives des 10 années de chantier entre 1960 et 1970. Il a ainsi été nécessaire de mettre au point une méthodologie permettant d'identifier quelques 300.000 pierres déposées sur 10 hectares de forêt autour du monument


2) Un chantier archéologique sans équivalent
Dans le cadre de problématiques de conservation très complexes, le Baphuon constitue le plus grand chantier de l'archéologie française à l'étranger et l'un des plus importants projets de restauration monumentale au monde. Le projet colossal, qui arrive à son terme après 15 ans de travaux sous la direction de l'École française d'Extrême-Orient et grâce à son équipe de 300 ouvriers et artisans spécialement formés dans les métiers de la pierre, aura permis de redonner forme à l'un des grands édifices de l'âge classique de l'architecture angkorienne (XIe siècle), en intégrant une singulière réaffectation religieuse du monument réalisée au XVIe siècle. Au-delà des aspects techniques et scientifiques, l'aboutissement de ce projet permettra à l'Autorité nationale APSARA d'intégrer enfin le temple prestigieux du Baphuon dans l'ensemble des circuits touristiques qu'elle élabore au centre de la ville royale d'Angkor Thom. Ce chantier aura par ailleurs grandement contribué au transfert de savoir-faire français vers le Cambodge en donnant une qualification professionnelle et une solide expérience à plusieurs centaines de personnes employées sur le site depuis 1995.

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